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L’indécise volupté de l’échec de Pessoa

Un extrait du formidable "Livre de l'intranquillité" de Pessoa, récit d'une consolation auprès de la nature, consolation de "n'être rien dans la plénitude d'une accalmie..." - De toute beauté !



"Je vois clairement aujourd’hui que j’ai échoué, et je m’étonne seulement, parfois, de n’avoir pas prévu que j’allais justement échouer. Qu’y avait-il donc en moi qui annonçât une victoire ? Je n’avais ni la force aveugle des vainqueurs, ni la vue pénétrante des fous...


J’étais lucide, triste comme une journée glacée.


On trouve en moi certains traits spirituels des bohèmes, de ces gens qui laissent la vie s’écouler comme une chose qui vous échappe des mains, et chez qui l’effort pour l’obtenir se contente de dormir dans la simple idée de le faire. Mais je n’ai pas connu la compensation, tout extérieure, de l’esprit bohème — l’insouciance facile des émotions immédiates, vite abandonnées. Je n’ai jamais été qu’un bohème isolé, ce qui est absurde ; ou bien un bohème mystique, ce qui est impossible.


Certaines heures intervallaires que j’ai vécues, passées devant la Nature et sculptées dans la douceur de la solitude, ces heures-là resteront à jamais gravées au fond de moi. En de tels instants j’ai oublié tous les plans que j’échafaudais, toutes les directions que je souhaitais prendre. J’ai joui de n’être rien dans la plénitude d’une accalmie toute spirituelle, tombant dans le nid azuré de mes aspirations. Je n’ai jamais joui, peut-être, d’une heure indélébile, exempte d’un arrière-plan spirituel d’échec et de découragement. Dans toutes mes heures de liberté une souffrance dormait, fleurissait vaguement, derrière les murs de ma conscience, dans d’autres jardins, mais l’arôme, et jusqu’à la couleur de ces fleurs de tristesse traversaient intuitivement ces murs, et l’autre côté —là où s’ouvraient les roses— n’a jamais cessé, dans le mystère confus de mon être, de se trouver de ce côté-ci, flétri par ma somnolence de vivre.


C’est dans quelque mer intérieure que le fleuve de ma vie s’en est allé se perdre. Autour de mon manoir de rêve, tous les arbres se trouvaient en automne. Ce paysage circulaire est la couronne d’épines de mon âme. Les instants les plus heureux de ma vie, ce furent mes rêves — des rêves de tristesse ; et je me voyais dans leurs bassins tel un Narcisse aveugle, qui a savouré la fraîcheur des bords de l’eau, qui a senti son corps penché sur l’onde, par une vision antérieure et nocturne, murmurée aux émotions abstraites et vécue au plus secret de l’imaginaire, avec le souci maternel de se préférer à tout.


Je sais que j’ai échoué. Je goûte l’indécise volupté de l’échec, comme un malade épuisé attache le plus haut prix à la fièvre qui le laisse cloîtré."

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